parcours

Petite, je regardais, fascinée, mon grand-père emmitouflé dans sa longue djellaba, calligraphiant et lisant à voix haute des livres arabes. Je me disais que j’avais vraiment de la chance d’être arabe moi aussi, parce que c’était drôlement beau ce qu’il faisait… Alors, j’ai appris l’arabe et parcouru le Monde Arabe…

… et, un jour, j’ai compris que je n’étais pas du tout arabe en fait… mais la petite-fille d’un colon français.

Ce fut une grande déception.
Mais au fond, quelle chance j’ai eue d’avoir pu être « autre » pendant toutes ces années ; car, de ce bouleversement, j’ai tiré l’axe de ma création artistique : le changement de point de vue.

Que ce soit avec humour, ou avec rage, ma photographie documentaire est centrée sur ce combat, car si j’entends souvent parler des gens « différents », personnellement, je n’ai pas encore compris de quoi ils sont censés être différents. Je souhaite que mes photos soient le porte parole des personnes qui subissent toutes formes de discrimination sociale.
Quand je fais des portraits de personnes réfugiées, c’est sur l’esplanade des Droits de l’Homme.
Quand je passe une année entière à rendre compte de la vie quotidienne d’une communauté religieuse, c’est pour montrer que ce sont des Hommes comme les autres.
Quand je pars en Tunisie suivre la communauté LGBT opprimée, c’est pour défendre ses droits.

Dans mes photographies plasticiennes, c’est en associant les contraires que je provoque le changement de point de vue. Ma démarche est centrée sur la relation du corps à l’espace, je mets alors en oeuvre mes différentes pratiques artistiques pour parvenir à des mises en scènes surprenantes : la scénographie, la taxidermie et l’écriture scénaristique sont au service de la photographie pour créer des narrations en espace. Associer des sujets à des contextes inattendus, jouer sur les changements d’échelle ou combiner des matières opposées sont, pour moi, des façons de parler directement au corps pour lui proposer une lecture du monde en décalé.

J’aime parcourir nos espaces quotidiens à hauteur d’insectes ou de petits personnages. Nos lieux communs deviennent ainsi de nouveaux univers à explorer.
De la même manière, lorsque je rapproche des légumes « vivants » et des corps en porcelaine, je crée des êtres fragiles à la fois gigantesques et en miniature. Proches de nous, mais qui tiennent dans le creux de nos mains.
Ces dernières années, plusieurs résidences au Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris, m’ont permis de revisiter les collections du musée en combinant, dans mes images, animaux sauvages et paysages urbains. Les rues et transports parisiens de fer et de béton se trouvent soudain au contact de poils et de plumes. Les scènes incongrues bousculent nos habitudes et changent notre regard sur notre quotidien familier.
Ces résidences m’ont conduite à réaliser ensuite moi-même les naturalisations en suivant la formation de taxidermiste au Muséum. Si, dans un premier temps, mon inspiration venait des attitudes proposées par les collections, aujourd’hui je peux également choisir de « sculpter » précisément les intentions des animaux.
La mise en contact de matières éphémères, comme les végétaux ou la peau, avec des matières éternelles, comme le plastique et le bitume, exacerbe la fragilité du vivant. Je cherche, par là, à immiscer la sensation du temps dans mes images. La vie est bien fugace, il s’agit d’en profiter.
Si, comme l’écrivait Georges Perec, « vivre c’est passer d’un espace à un autre, en essayant le plus possible de ne pas se cogner », alors j’espère que mes photos proposent des chemins de traverse où les obstacles sont pleins de surprise et de liberté.